La Voie Domitienne
Des oies du Capitole aux voies romaines
E
n -390 les oies du Capitole, en donnant l'alerte, auraient sauvé Rome d'une invasion gauloise menée par Brennus. La fragile République romaine décida alors de remplacer ses pistes par des routes solides dotées de relais, nommées les voies romaines.
 
En -312 Appius Claudius Caecus créa la première voie, la Via Appia, reliant Rome à Capoue.
 
Après l'équipement en grands axes de la péninsule italienne (chaque route portant le nom du censeur qui l'avait créée), ce schéma fut adapté aux nouvelles provinces (à son apogée, ce réseau atteindra près de 150'000 km).
 
La voie romaine s'appelait en latin via stata ou strata, c'est-à-dire empierrée. Cette ancienne appellation désignant une route a été conservée par les langues actuelles : street en anglais ou straat en néerlandais, par exemple.
 
La voie Domitienne (Via Domitia) fut construite en -118, à l'instigation du général Cneus Domitius Ahenobarbus, afin de relier l'Italie à la péninsule ibérique en traversant la Gaule Narbonnaise. La première colonie romaine du sud de la Gaule fut en effet Narbonne (Narbo Martius).
 
Itinéraire de la Domitienne

La Via Domitia franchit les Alpes au col de Montgenèvre (1'850 m), suit la vallée de la Durance, longe le Lubéron, passe le Rhône à Beaucaire puis traverse Nîmes et suit la côte du Golfe du Lion jusqu'à l'Espagne.
 
Ce tracé est décrit par plusieurs sources : la Table de Peutinger et l'itinéraire d'Antonin, notamment.
 
La Table de Peutinger serait une copie du 18ème siècle d'un document réalisé au début du 3ème siècle par Castorius (mais d'autres l'attribuent à Agrippa, gendre de l'empereur Auguste).
 

Légende
1. Aquis Neri (Néris les bains)
2. Cantilia (Chantelle)
3. Aquis Calidis (Vichy)
4. Aquis Bormonis (Bourbon l'archambault)
5. Ad Silanum (Nasbinals - Il ne reste plus rien du site, non mentionné d'ailleurs par Antonin)
6. Anderitum (Javols)
7. Condatomago (Millau)
8. Cessero (Saint Thibéry)
9. Ambrussum (près de Lunel)
 
Cette carte est constituée de 11 feuillets (6.80m sur 0.34m) représentant le monde connu à l'époque, de l'Angleterre à l'Afrique du Nord et de l'Atlantique à l'Inde.
 
  • Les doubles tours représentent une étape importante (Narbone)
  • Les maisons représentent des thermes
  • Le tracé rouge représente les routes avec les distances (XXI soit 31 km entre Narbonne et Béziers...car passant par Capestang)
  • Les noms des peuples importants sont en rouge (peu lisibles)
 
Dans notre région du Languedoc cette voie passait par Montpellier, Mèze, Saint-Thibery (Cessero) où elle franchissait l'Hérault, Béziers (Baetiris) – dont le Pont Vieux a été reconstruit sur le pont romain, Colombiers (des traces de la voie ont été découvertes lors de la création du port fluvial), Poilhes, l’oppidum d’Ensérune, Capestang puis Narbonne.
 

L'itinéraire d'Antonin n'est pas une carte à proprement parler mais une liste des étapes de la voie et des distances qui les séparent.
 
Exemple d'un itinéraire d'Antonin
 
 
La construction
La délimitation du tracé était confiée aux mensores, aux topographes.
Ces voies sont caractérisées par une grande rectitude, évitant tant que ce peut les zones marécageuses et les abords immédiats des cours d'eau.
De Béziers à Narbonne la Voie ne pouvait pas suivre le littoral en raison de la présence de nombreux étangs (Vendres, Pissevache, Bages), d'où son positionnement plus au Nord, tracé que suivra d'ailleurs Paul Riquet lors de la construction du Canal du Midi.
 

La construction est confiée aux soldats, s'occupant en temps de paix, ainsi qu'aux esclaves, colons propriétaires et prisonniers.
 
Contrairement à ce que l'on croit, la voie romaine est rarement pavée, sauf à l'entrée des villes. La plupart du temps elle est constituée de terre battue sur des couches stratifiées de gravier et de cailloutis.
 
Les ornières trouvées sur de nombreuses voies pourraient ne pas provenir de l'usure mais auraient pu être volontairement créées afin de guider les roues des chars à 2 essieux, ceux-ci étant fixes et donc difficiles à manoeuvrer.
 

Les différents statuts des voies romaines
Les viae publicae
Ce sont les grandes voies de l'Empire, les artères les plus importantes du réseau, reliant les grandes villes entre elles. L'Etat prend en charge, en principe, leur financement. Leur largeur moyenne était de 6 à 12m.
Quelques exemples : Via Agrippa, Via Emilia, Via Appia…
 
Les viae vicinales
Elles permettent de relier les gros bourgs (vicus - Lespignan était un vicus) à partir des viae publicae.
Leur largeur moyenne était de près de 4m.
 
Les viae privatae
Privées, lles reliaient ces voies aux grands domaines, aux villae.
La villa gallo-romaine est une vaste exploitation agricole dont la maison du maître est parfois luxueuse. A Lespignan il reste quelques pierres de la villa de Vivios qui abritait un complexe thermal. 28 villae auraient été ici recensées, dont une au Jardin de Vié.
 
Les rôles des voies romaines
Ce sont surtout les légions romaines qui, au début, emprunteront ces voies. Puis viendront les marchands et les fonctionnaires. Ainsi la poste impériale (cursus publicus) parcourait jusqu'à 75 km par jours, alors qu'au 16ème siècle, la poste n'en parcourait que 45…
 
Si d'autres civilisations méditerranéennes avaient fondé leur développement commercial à partir de leurs ports, les romains vont utiliser ce réseau en parallèle, favorisant les échanges avec l'intérieur du continent, d'où une expansion commerciale fulgurante.
 
Les bornes milliaires
Afin de se repérer, le long des voies, les romains érigent en bordure des voies des bornes milliaires, colonnes cylindriques hautes de 2 à 4 m et de 50 à 80 cm de diamètre.
Elles ne sont pas placées à intervalles réguliers, comme nos bornes routières, mais correspondent plutôt à nos panneaux indicateurs, indiquant la distance jusqu'à la prochaine étape.
 
On y retrouve plusieurs inscriptions, dont le nom de l'empereur ayant ordonné la construction, ses titres et les distances.
 
Ces distances sont exprimées en mille romain (milia passuum) correspondant à 1'000 pas (en réalité doubles pas) de 1.48m, soit 1'480 m.
 
Les étapes
Comme nous le faisons, l'administration romaine va doter ces voies de stations routières ainsi que de monuments et de lieux de recueillement.
 
Relais et auberges
Tous les 10 à 15 km sont implantées des mutationes, relais de détente et de changement éventuel de monture.
Toutes les 3 mutationes (tous les 30 à 50 km donc) était implantée une mansio (souvent peinte en rouge, comme les maisons des cantonniers en Italie), auberge permettant d'y passer la nuit, avec service d'écurie et maréchal-ferrant.
 
Mais ces tabernae avaient parfois mauvaise réputation et les voyageurs préféraient parfois camper à proximité ou se faire inviter en pratiquant l'hospitium (l'hospitalité).
 
Les horrea
Les horrea étaient des entrepôts de marchandises.
 
Monuments
Des lieux culturels ou temples étaient érigés pour le réconfort spirituel et la protection, sollicitant Mercure ou Vénus.
Plus grandioses, des mausolées et trophées témoignent de l'architecture romaine (La Turbie, Glanum).
 
La fin de l'Empire
A partir du 3ème siècle les romains sont débordés par les peuples venant de l'est : Ostrogoths, Huns et Visigoths vont lancer leurs grandes invasions et profiter pleinement d'un formidable réseau routier.
La voie romaine fut une des clés de l'expansion de l'Empire mais elle provoqua aussi sa chute.
 
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